Neuropsychanalyse

 

La création de la Société Internationale de Neuropsychanalyse fait suite à des rencontres entre Mark Solms et un groupe de psychanalystes du New York Psychoanalysis Institut. En 1995, Mark Solms écrit un article qui fera date chez les neuropsychologues à propos du travail du rêve. En 1998, Eric Kandel lança un pavé dans la marre en appelant à une renaissance de la psychanalyse. Il faut aussi noter, bien avant cela, l’article de Karl Pribram de 1965 sur l’Esquisse. L'intérêt pour la neuropsychanalyse a été longtemps cantonné aux pays anglo-saxons et cette discipline trouvait peu d'écho en France. Des neuroscientifiques renommés s'y intéressent cependant, comme Antonio Damasio (University of Southern California), Jaak Panksepp (Washington), Karl Pribram (Yale), Yoram Yovel (Colombia), Daniel Schacter (Harvard), Todd Sacktor (Albert Einstein College, New York). En Europe,  s’y intéressent maintenant de nombreuses personnalités (8) de la psychanalyse et des sciences.


La neuropsychanalyse n'est pas une nouvelle discipline. Elle est plutôt une tendance, un mouvement intellectuel, un think tank, qui vise à faire dialoguer les concepts de la psychanalyse avec ceux de la neuropsychologie, des sciences cognitives, des neurosciences.


Freud était neurologue de formation. Avant de créer la psychanalyse, il tenta, en écrivant un essai resté longtemps inconnu (L'Esquisse d'une psychologie scientifique, 1895), de concevoir un modèle de fonctionnement mental appuyé sur la neurophysiologie de son époque. Faute des concepts et des outils d’exploration modernes maintenant utilisés pour rendre compte de ce fonctionnement (les théories de l'information, les neurosciences, le cognitivisme, la neuro-imagerie), il abandonna ce projet expérimental et se tourna vers la clinique de l'hystérie, du traumatisme, du sexuel, avec le génie que l'on sait.

S'il désinvestit la neurobiologie par nécessité, il n'abandonna jamais le facteur biologique.


« Nous avons jugé nécessaire de tenir à l’écart les points de vue biologiques pendant le travail psychanalytique et de ne pas utiliser non plus de tels points de vue pour des buts heuristiques afin que nous ne soyons pas égarés dans le jugement impartial porté sur des faits psychanalytiques présents à nous. Mais une fois le travail psychanalytique accompli, nous devons trouver la jonction avec la biologie et pouvons nous estimer satisfaits si elle semble assurée sur l’un ou l’autre des points essentiels ».

S. Freud (1)


On peut aussi réfléchir à ces mots écrits par Pierre Marty (2) :


« La biologie n’est que partiellement un « roc ». Il faut l’apprivoiser et lui laisser sa place que parfois nous comprenons dans ses liaisons avec la psyché, que parfois nous ne comprenons pas, ou pas encore, ou parce qu’elle est organisation phylogénétique qui ne présente que des rapports très indirects et lointains avec la psyché. C’est le rôle de la psychosomatique que d’apprivoiser au mieux la biologie en se familiarisant avec ses grandes lignes ».


Psychanalyse et neurosciences restèrent longtemps des disciplines qui ne purent communiquer malgré des tentatives pourtant notoires pour évaluer la profondeur du fossé qui sépare psychanalyse et sciences du vivant, comme celle de Catherine Couvreur (4) en 1997. Celle publiée en 1994 par Isabelle Billiard (5) nous a semblé être la plus convaincante. Il s’agit de séances de travail organisées entre spécialistes de divers disciplines (C. Dejours, P. Fédida, A. Green, JP Tassin, F. Varela). La difficulté du langage commun est reconnue par tous les participants et ne peut se réduire que par plus de pluridisciplinarité. L’hétérogénéité des faits psychiques et des faits organiques est reconnue par tous les membres du groupe, sans dualisme radical ; le postulat commun est qu’il n’y a pas d’activité psychique sans substrat organique, mais pas d’activité psychique comme activité organique.


Coopérer avec les neurosciences ne signifie en rien renoncer à sa spécificité analytique. Ce que nous demanderait la culture de notre temps, ainsi, par exemple que la loi française de 2005 nous y invite en distinguant dans sa définition du handicap le « psychique » et le « cognitif », c’est de prendre en compte ces deux dimensions distinctes, sans exclusion d’aucune, dans l’évaluation clinique. Ce travail de synthèse est ce à quoi nous invite Nicolas Georgieff (5) dans son commentaire de l’expertise INSERM de 2006 sur les troubles spécifiques des apprentissages :


« Cette étude soulève, à partir des apprentissages, le problème général de l’intégration de la dimension neurocognitive et de ses mécanismes propres dans la clinique psychopathologique … mécanismes irréductibles à une causalité environnementale. Mais cette autonomie est relative, et un modèle plurifactoriel ou pluridéterministe reste nécessaire pour comprendre ce qui est présenté ici comme associations ou comorbidité. L’expertise invite à prendre en compte les données des recherches expérimentales et des neurosciences sur le développement, mais aussi à intégrer celles-ci à la psychopathologie clinique, sans opposer prise en compte des mécanismes cognitifs et prise en compte du sens de la conduite, pratiques de rééducations et psychothérapies ».

1   FREUD, S. (1913), L’intérêt de la psychanalyse, Paris, 1985, Vol. 1, p. 204.

2   MARTY, P. Psychosomatique et psychanalyse, Revue Française de Psychanalyse, 1990/3, p.619.

3   COUVREUR, C., Psychanalyse, neurosciences, cognitivisme, Monographie RFP, PUF, 1997.

4   BILLIARD, I, Somatisation, psychanalyse et sciences du vivant, Eshel, 1994.

5   GEORGIEFF, N. Commentaires de l’expertise INSERM 2006 sur les Troubles Spécifiques des Apprentissages, janvier 2007.

6   POMMIER G.,(2004),  Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse, Flammarion, 2004.

7   DAMASIO, A., L’erreur de Descartes. Le cerveau des émotions, Odile Jacob, Paris, 1995.

8   En France, Marianne Robert (SPP), Catherine Couvreur (SPP), Roger Perron (SPP), Jacqueline Schaeffer (SPP),  Lisa Ouss-Ryngaert (Necker), Bernard Golse (Necker, APF), Nicolas Georgieff (Lyon, Vinatier), Daniel Widlöcher (Paris VI, APF, ancien président de l’IPA), Jean-Paul Tassin (Paris, Inserm, collège de France), Alain Braconnier (APF), Bianca Lechevalier (SPP), René Roussillon (Lyon, SPP), Pierre-Henri Castel (CNRS Paris-Descartes, psychanalyste ALI), Pierre Delion (CNRS, Lille II, APF), Sylvain Missonnier (Paris V, SPP), Eric Stremler, Annaïk Feve ... En Europe, nous trouvons les noms de François Ansermet (psychanalyste, Genève), Ariane Bazan (psychanalyste, Bruxelles), Pierre Magistretti (Lausanne), Gertrudis Van de Vijver (Gand).

« Ce domaine de la neuropsychanalyse représente aujourd’hui la formulation la plus moderne des liens qui unissent le registre des émotions et celui de l’intellect »

Bernard GOLSE

La naissance de la pensée entre affect et cognition. In Le développement affectif et intellectuel de l’enfant. Paris, Masson, 2008. p. 267.