Préalables au dialogue entre psychanalystes

et neurobiologistes

Si l'on veut, en tant que psychanalyste, dialoguer utilement avec les neurobiologistes, il existe des préalables qu'André Green avait évoqués [1], sans pouvoir, hélas, les installer dans les faits faute de partenaire, et que beaucoup, comme René Roussillon [2] appellent de leurs vœux. Ces préalables sont à la fois philosophiques et méthodologiques.


Préalables philosophiques

De nombreux concepts freudiens ont été forgés à la lumière d’éminents prédécesseurs philosophes lus par Freud, ou qui étaient dans l’air de son temps. On sait l'influence sur sa pensée des dramaturges antiques (Œdipe-roi). Freud apprécia aussi l'œuvre de Spinoza, juif renégat auquel il s'identifia, qui a promu ce concept particulier de « conatus », déjà exploré par Leibniz et Hobbes, notion qui intéresse Damasio [3]. Il s'agit de cet effort incessant que fait chaque être vivant pour maintenir son homéostasie, c’est-à-dire la cohérence de ses systèmes et la fluidité de ses fonctions. À la fin de sa vie, rédigeant Moïse et le monothéisme, Freud emprunta aussi à Spinoza cette conviction qu'il n'existe d'autre maître que la nature ; le style littéraire de ses observations clinique est naturaliste par l'analyse des dysfonctionnements ; sa philosophie est matérialiste. De Brentano, catholique aristotélicien et darwiniste, Freud, qui fréquenta ses cours comme Husserl, retint ce concept augustinien d'intentionnalité, filiation que Green évoque quand il parle du couple pulsion-objet, et l'intérêt de l'introspection comme méthode d'exploration de l'appareil psychique. Sous l'influence de Kant, Freud reconnut en la rationalité la source et le moyen de toute connaissance. La pensée de Schopenhauer confirma cette idée d’un monde comme représentation inspirée de la raison. Husserl inspira la distinction entre "mémoire par rétention" et "mémoires des ressouvenirs", notion qui préfigure d'une part ce que l'on sait maintenant des trois temps constitutifs de toute mémoire (acquisition, stockage, rappel), d'autre part ce constant remaniement des traces mnésiques. Le développement de la notion d'inconscient doit beaucoup aux travaux de Von Hartmann qui publia en 1869 à Berlin son ouvrage Philosophie de l’inconscient. Hegel fut sans doute à l'origine de la logique dialectique qui sous-tend la notion de conflit interne et de toutes ces bipolarités que l'on rencontre dans l'œuvre freudienne (actif-passif, plaisir-déplaisir, interne-externe, conscient-inconscient, liaison-déliaison, pulsion de vie-pulsion de mort ...). La lecture de Schelling renforça le naturalisme, l'affirmation d'un continuum nature-humanité, sorte de monisme absolu d’inspiration spinoziste. De Nietzsche, enfin et surtout : dans Le Moi et le Ça (1923), et dans les Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1932), Freud reconnaît le précédent nietzschéen quant à l’usage du terme grammatical Es (ça). D'après Rogério Miranda de Almeida [5], "Les intuitions de ces deux penseurs se rejoignent sur des questions aussi fondamentales que celles du rêve, de la résistance, du transfert, de la compulsion de répétition, de la jouissance et des pulsions de vie et de mort, ... et, la question de la mort du père".

De cet aperçu philosophique on peut extraire les outils suivants, indispensables au dialogue entre psychanalystes et neurobiologistes. Il s'agit d'abord d'un "matérialisme tempéré" tel que le conseille Denis Collin [6] qui stipule par méthode que rien n'est immatériel mais permet à chacun de garder par devers soi ses éventuelles vérités transcendantales, en les rangeant, par exemple, dans la même case intime du cerveau que celle où siègent les préférences sexuelles. Il s'agit ensuite d'une rationalité à toute épreuve, seule voie qui soit conforme à la vocation de la connaissance scientifique, dont relève aussi à terme l'irrationnel en l'homme. Puis, d'un monisme rigoureux qui fait de l'activité psychique une application du vivant et relativise l'interface psyché-soma. Il s'agit enfin d'un évolutionnisme darwinien, qui entend l'humain délesté de toute valeur téléologique et phénomène issu d'un long phylum émergeant par "Hasard et nécessité" [7].


Préalables méthodologiques

Quant aux prérequis méthodologiques nécessaires à ce dialogue, il y en aurait trois. Il s'agit d'abord de la mise à jour des glossaires en fonction de l'avancée de l'histoire des sciences, par exemple, du côté de la psychanalyse remplacer l'expression "trajet de l'excitation" par "traitement de l'information", du côté du neurocognitivisme, qui ne se prive pas d'utiliser des mots freudiens, d'en spécifier leur double usage. Il s'agit ensuite de la reconnaissance de la méthode expérimentale propre aux sciences formelles comme moyen de la recherche scientifique vers laquelle pourrait ou devrait tendre la méthode empirique ainsi que l'imaginait Jean Ladrière [8]. Roger Perron [9] a raison de dire que la psychanalyse ne sera jamais une science expérimentale au sens de la preuve de la pertinence clinique. Marianne Robert [10] a fait une intéressante étude historique des tentatives dans ce domaine et montré les difficultés. Néanmoins, Daniel Widlöcher a également raison de souligner "les bénéfices que les psychanalystes, en tant qu'individus ou comme membres d'une institution sont en mesure d'attendre" [11] de recherches quantitatives sur leur pratique. Troisième prérequis méthodologique : constituer des bases de données chiffrées. Je pense à l'étonnement de Jean-Michel Quinodoz [12] qui chercha à dialoguer avec un scientifique et s'entendit  immédiatement répondre : "Avez-vous des données mesurables ?".

Ces préalables méthodologiques sont le terrain sur lequel la communauté scientifique, et peut-être notre société, attend maintenant les psychanalystes.


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[1] DEJOURS C, FEDIDA, P., GACHELIN, G., GREEN, A., GUÉDENEY, A., JASMIN, C., STEWART, J., THURIN, J.M., VARELA, F., BILLIARD, I., Somatisation, psychanalyse et sciences du vivant, Eshel, 1994.

[2] INFURCHIA, C., La mémoire entre neurosciences et psychanalyse, Erès, 2014. Préface de René Roussillon.

[4] DAMASIO, A., Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions. Odile Jacob 2003.

[5] ALMEIDA, RMD, Freud, Nietzsche : l’énigme du père. http://leportiquerevuesorg/336 2014.

[6] COLLIN D., La Matière et l’esprit, sciences, philosophie et matérialisme, Armand Colin, 2004.

[7] MONOD, J., Hasard et la nécessité, Paris, Seuil 1970.

[8] LADRIERE, J., 1992, Les enjeux de la rationalité, Aubier-Montaigne, 1977.

[9] PERRON, R.,. in FISHMAN, G., sous la dir. L'évaluation des psychothérapies et de la psychanalyse : fondements et enjeux. Masson, 2009.

[10] ROBERT, M. in FISHMAN, G., sous la dir. L'évaluation des psychothérapies et de la psychanalyse : fondements et enjeux. Masson, 2009.

[11] WIDLÖCHER, D., Vers une neuropsychanalyse ?, ouvrage collectif avec Lisa Ouss, Bernard Golse, Nicolas Georgieff. Ed. Odile Jacob, 2009. P. 63.

[12] QUINODOZ, J.M., Transitions dans les structures psychiques à la lumière de la théorie du chaos déterministe. Revue Française de Psychanalyse 2004, 2004-5. p. 526.







  1. Matérialisme

  2. Rationalisme

  3. Monisme

  4. Évolutionnisme

  1. Mise à jour des glossaires

  2. Méthode expérimentale

  3. Data bases

«Nous avons jugé nécessaire de tenir à l’écart les points de vue biologiques pendant le travail psychanalytique et de ne pas utiliser non plus de tels points de vue pour des buts heuristiques afin que nous ne soyons pas égarés dans le jugement impartial porté sur des faits psychanalytiques présents à nous. Mais une fois le travail psychanalytique accompli, nous devons trouver la jonction avec la biologie et pouvons nous estimer satisfaits si elle semble assurée sur l’un ou l’autre des points essentiels».

S. FREUD, L’intérêt de la psychanalyse, in Résultats, idées, problèmes, PUF, Paris, 1984, Vol. 1, p. 204.

«La pulsion de mort n’et pas pour moi un besoin du cœur ; elle m’apparaît seulement comme une hypothèse inévitable pour des raisons à la fois biologiques et psychologiques»

S. FREUD, Correspondance avec le pasteur Pfister, 1909-1939, trad. L. Jumel, Gallimard, Paris, 1969, p. 191.